<Enregistré le 13 octobre 2013>
Mon père aurait dit à ma mère :
– Ne vient pas avec cet enfant là, on ne peut pas s’en occuper !
Bon, il faut dire que c’était déjà lui qui avait dû s’occuper de ma sœur bébé, pendant que ma mère était aux fourneaux… Alors, une deuxième fille…
Alors, ils m’ont placée en nurserie. Une nurserie du côté de Fribourg tenue par des sœurs françaises…
J’ai tout à fait compris que l’arrivée d’un bébé, était humainement pas possible… Le Buffet était plein, Il y avait plus de 100 pensionnaires, et quand tu n’as pas la capacité de prendre du monde, ni d’engager du personnel, tu fais quoi…?
De plus, y en avait il encore, à cette époque des personnes disponibles ? Va savoir…
– Et cette idée restait dans l’acceptable pour eux, car ton père, lui même avait déjà vécu un éloignement par sa famille, quand ses parents l’ont envoyé travailler dans une ferme quand sa petite sœur est née… C’était l’ainé de leurs 4 enfants, et tu m’avais raconté qu’il n’y avait plus assez de place chez eux…
– Oui, c’est ce que j’ai compris plus tard, comme ça avait été fait chez lui, il reproduisait… Alors m’envoyer en nurserie, je pense que pour lui, c’était évidement dans l’acceptable, le normal.
C’était une drôle d’époque, il avait été utilisé comme une chose…
Oui, On l’avait complètement réduit à une chose.
Alors pour mon père, un enfant, un bébé ? Ouais, ça restait un bébé… Déjà qu’un homme c’est pas très bébé… Alors à cette époque, 1950-1960…
Alors que pour lui, il était déjà presque un adulte, un être humain de 14 ans… On avait fait ça à un être humain… Alors tu vois, pour moi, c’était pas très compliqué de me placer, un petit être humain qui n’avait encore rien vu…
Alors toute ma vie, j’ai du faire tout le tour de l’être… parce que je ne pouvais pas… parce qu’il fallait que je comprenne ce qu’il y avait tout au fond de moi…
- Et c’était l’abandon…!
Il a fallu aussi que je comprenne pourquoi ça s’était passé comme ça, car je me disais si tu n’as pas compris… ça va se répéter !
Et tu ne vas pas pouvoir faire ta vie comme ça, car les répétitions de la vie, tant que tu n’as pas compris, ça se représente…
– Alors s’il y a des choses que tu n’as pas comprises, il faut que tu fasses le tour maintenant, que je me suis dit. Et il m’a vraiment fallu du temps…
Je me suis dit aussi :
– Tu ne te remettras pas avec un compagnon, tant que tu n’auras pas fait le tour, parce qu’il y a trop de choses qui t’échappent…
– Toi, tu as réagis comme ça par contre réaction, tu as pris conscience du drame de l’abandon, et tu n’as pas voulu que tes enfants subissent aussi un abandon… Mais ce n’est pas parce que les parents n’abandonnent pas leurs enfants que leurs enfants ne risquent pas eux mêmes d’abandonner les leurs…
– Mais c’est ce qui s’était passé chez « le Père »…
Il a provoqué l’abandon dans son mariage, il l’a provoqué lui même parce qu’il s’est abandonné une dernière fois lui-même…
Puisqu’il est mort en étant tout seul… En ayant eu le rejet, il n’avait pas le droit… On ne lui avait pas donné le choix, et tout le monde l’a rejeté…
Au fond c’est lui même qui s’est créé son propre scénario. Le rejet de sa mère la poursuivi jusqu’au bout, en acceptant que le monde le rejette aussi.
Puis il est tombé sur la femme qui l’a aidé, dans sa démarche d’autodestruction. Comme pour mon frère, où sa femme l’a aidé, puis abusé, et aussi comme mon mari… qui m’a abusée.
Nous sommes tombés chacun sur des êtres qui nous ont aidés à nous anéantir totalement nous mêmes, par le rejet où le non-regard de nos parents, on était dans l’acceptation de ne pas avoir le droit d’exister.
Alors nous avons trouvé les personnes qui nous ont renvoyés la confirmation de notre non-droit à la vie, qu’on ne nous aimait pas !
Il s’est donné l’abandon tout seul, jusqu’à la fin… jusqu’à sa mort.
Pourtant il a essayé de me revoir mais mon mari l’a bloqué juste après avoir accouché de mon fils… deux mois avant d’avoir sa crise cardiaque… Rejeté par tous, il n’avait pas d’autres choix que de disparaitre de cette terre et de monter là haut vers la lumière, vers l’Amour du haut, qui est immuable.
Même quand il m’avait dit :
– Mais je venais te chercher à la fin…
Mais tu ne pouvais même plus aller le chercher, parce qu’au fond l’abandon avait été tellement ancré en lui même…
Mais malgré tout, il cherchait aussi, il cherchait la connaissance par « Connais toi, toi-même »… Il avait une grande bibliothèque que j’ai récupéré à sa mort…
– Et pourquoi il cherchait cette connaissance ?
Parce qu’il ne comprenait pas lui même, ce qui s’était passé…
Les parents sont inconscients de l’héritage qu’ils transmettent à leurs enfants, c’est triste…
Quand tu voyais dans le chalet où il vivait… Il avait sa petite chambre, qui était toute petite, et elle donnait sur les champs.
Tu ouvrais, c’était exactement ce que moi j’avais choisi à Gstaad… sur les champs, avec les vaches…Parce que lui aussi avait les vaches devant sa fenêtre…
A Gstaad, avec la montagne, j’avais ce qu’il rêvait, du soleil au bout… J’avais son soleil, j’avais son rêve…
Parce que lui, il rêvait du soleil qui pointait au dessus de la montagne… Je savais bien quand j’étais à Gstaad que j’avais son rêve… Il avait fait les stations dans sa jeunesse, et moi sans le savoir j’avais fait pareil.
Si tu demandes à mon frère et à ma sœur ce qui se passait quand on allait en forêt avec lui, quand on allait dans la ferme de ma grand-mère maternelle… Je pense que ni l’un ni l’autre n’auront remarqué, mais moi je me souviens… Quand il était là-bas, il sentait l’herbe, il sentait les choses… Et quand on allait dans la forêt, il sentait la terre, Il sentait les pives… Alors quand je suis arrivée dans son chalet et que j’ai vu là, où il était placé dans sa chambre…
Il n’y avait rien dans sa chambre… Il y avait un lit, et puis directement en face, la réunion avec la nature, il y avait les champs, il y avait les vaches !
Alors Je me suis dit :
– Mais alors le pot …! (rire)
Oui, Il était en face de tout ça…et moi, ça m’a fait vibrer…
Mais si tu demandes à ma sœur et à mon frère, ils n’ont sans doute rien perçu du tout… Oui, avec mon père, on devait avoir le même cerveau, la même sensibilité, et il y avait l’abandon total derrière aussi…
Abandonnés jusqu’au bout…
Je suis contente parce que j’ai dépassé la chaine de l’abandon… Parce que j’ai cherché, et j’ai voulu la couper, au niveau de mes enfants…
Tu vas me dire pourquoi je disais de tout temps ?
– Il faut couper les chaines… Ce que je vis maintenant, il faut que je comprennes… et Il faut couper.
Mais je ne savais même pas ce que je disais…
– C’était une petite voix !
Mais j’étais loin d’imaginer que ça me serait représenté en 2015 une dernière fois…

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