Tu ne t’es pas trompée ?

<Enregistré le 30 Août 2014>

Alors la première fois que j’avais demandé à Maman si j’avais été adoptée, elle m’avait dit :

– Arrête de raconter des histoires et tout…

Mais la deuxième fois quand je suis revenue, pour lui dire :

– Bon alors, écoute Maman, Moi je ne sais pas…
Je ne me sens pas là dedans, je ne pense pas comme vous,
je suis différente, je ne vous ressemble pas, je ne sais pas…
Vous pensez différentes choses et vous vous prenez la tête pour des trucs, c’est toujours des guerres… C’est toute une histoire, et moi je ne sens pas ça, comme ça…
Bon, Ben alors, je dois être adoptée ?

– De bleu !… cette fois ci, c’est la dernière fois que tu me dis ça… !
C’est la deuxième fois que tu viens avec ça !

Elle me tire une paire de claques et elle me dit :

– Tu ne le répèteras plus jamais ! Si tu crois qu’avec le boulot que j’avais… Et quand j’étais enceinte, je ne pouvais pas…
Tu ne sais pas ce que j’aurais fait pour ne pas t’avoir… Tomber dans les escalier, n’importe quoi… Personne n’a vu que j’étais enceinte, tellement je me serrais…j’aurais fait n’importe quoi… Alors tu crois que j’allais m’encombrer d’une gamine, non mais… 

Alors là elle avait une monture, une rage… C’est là que j’ai compris qu’en fin de compte je n’avais pas été adoptée, mais là…:

– Mais alors tu t’es trompée à l’hôpital… ?

– Mais enfin, arrête ton char ! C’est quoi ces histoires… ?!
Quand j’allais à l’orphelinat chaque mois pour payer ta garde, je te reconnaissais grâce à ta tache de vin derrière le cou, et celle près de l’œil… Autrement je ne t’aurais pas reconnue, vous étiez tous habillés la même chose, je n’aurais même pas su qui tu étais…

et elle rajoute :

– J’y allais une fois par mois. Je n’y allais pas pour te visiter, il ne faut pas croire que… Quand ton frère, il dit que je t’ai fait des faveurs et tout… Non, je venais pour payer… !
Parce que si je ne venais pas pour payer ils t’auraient renvoyée… Déjà à la fin, ils bringuaient  : « Il faut la ramasser cette gamine, c’est trop tard » et tout… Mais je n’avais pas le temps, on n’avait pas le temps.
Il n’y avait pas que ça à faire ! Tu voulais qu’on fasse quoi de toi ?
On n’avait pas le temps de s’occuper de toi… !

Et elle continue :

– C’est pas que je ne t’aimais pas… On n’avait pas le temps !
On ne peut pas faire du commerce et avoir encore un bébé sur les bras… Moi je ne suis pas allée pour te trouver… Rien du tout, moi je suis allé pour payer, pour qu’ils te gardent… !

C’était son souci. Elle ne s’était pas gênée de me le dire, c’était juste pour payer…

…Mais bon au moins, j’étais rassurée, j’ai su que j’étais de la famille…

Là-bas, les liens s’étaient fait avec la sœur. C’était la sœur Bernard qui s’occupait de moi… C’était elle, qui avait vu ce poupon grandir.

Là-bas les sœurs, avec la discipline de là-bas, tout ça, c’était une autre époque.

Je l’ai revue une fois, je devais avoir 6 ans… J’étais avec mon Père et ma Mère, on l’avait rencontrée en ville… Je me souviens, elle était dans un costume tout gris… et là ils m’ont dit :

– Ah ben voilà ! C’est la sœur qui s’est occupée de toi…

Je l’ai trouvée triste… pas gaie du tout, pas chaleureuse. Une femme très triste, pas grande, en fin de compte elle devait avoir ma morphologie… Mais je ne l’ai pas trouvée heureuse dans ce qu’elle vivait…

C’était le ressenti que j’ai eu en étant petite fille à 6 ans… Voilà.

Je l’ai vu 5 minutes comme ça, et c’est ce qui m’est resté…

Elle m’avait dit « Bonjour , ah ben la voilà la petite chouchou… ».
Je l’ai vue comme ça, l’espace d’un flash.
Un enfant, il a tout de suite le ressenti… Et je me suis dit, ben elle est bien triste celle là… !

Maman elle m’avait dit :
– Ah ben qu’est ce qu’elle a eu de la peine celle là, quand je suis venue te chercher…

Ça ne devait pas être simple, il ne fallait pas qu’elles s’attachent trop… Et elles devaient en avoir marre de casser les liens, de s’occuper de tous ces poupons et de devoir les redonner… Pas simple pour elles qui ne pouvaient pas en avoir à elles…

Mais au final, c’est là que j’ai appris que j’avais passé plus d’un an, en nurserie… Ça expliquait beaucoup de choses.

Mais il m’a fallu des années et aller à l’université à 58 ans pour comprendre l’impact de cette séparation… J’ai compris alors pourquoi mon Moi n’avait pas pu se faire… car enfant, je me disais, mon frère et ma sœur, mais pourquoi ils sont ensemble et moi pas ?!

Ma sœur aussi elle sentait de la différence avec moi… Elle avait eu de la peine parce que je lui avais pris sa place. Pour elle ça avait été aussi un traumatisme, avec ses 2 ans de plus que moi et qu’on ramène un bébé de plus d’un an… à la maison…pour ses 3 ans…
La totale…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *