Les feuilles mortes

<Enregistré le 09 Septembre 2018>

Quand vous étiez enfants, vous deviez rammasser les feuilles ?

– Oui, comme on n’avait rien, quand on était enfant, on devait ramasser les feuilles… Mon frère ramassait avec le râteau les feuilles autour du grand tilleul. Tu vois il y avait plein de feuilles mortes, et moi je devais les ramasser pour les mettre dans des seaux et les ramener au compost, mais je me souviens qu’il ramassait la totale…

Quand on avait fini de ramasser, comme on n’avait rien du tout, alors après tout le boulot qu’on avait fait, on finissait par faire comme une bataille de boules de neige, avec les feuilles…
On se lançait les feuilles ! Oui, on faisait les fous avec les feuilles…

C’était des moments de joie, de joie intense, avec mon frère, je me souviens qu’on a eu des moments de partage et de joie, mais surtout dans le travail…

Comme quand il devait passer la cireuse au jeu de quilles, comme elle n’était pas assez lourde, alors ça ne brillait pas suffisamment… et mon père venait toujours voir si ça brillait… Il se penchait comme ça, il regardait… Je ne te dis pas… Oh là là…!

La piste d’asphalte noire, Il ne fallait pas voir une trace, rien du tout… Alors quand il y avait du poids sur la cireuse, ça brillait plus !

C’est pour ça que mon frère me demandait toujours de venir l’aider. Il m’appelait pour monter sur la machine, pour lui donner un petit peu de poids et on jouait. Il me lançait de gauche et de droite, c’était comme dans un carrousel ! (rire)

Dans le travail, on se faisait des jeux avec rien. Donc c’est clair que ça ne développe pas la même intelligence, que chez nos voisins, les enfants de la boulangerie, qui ont eu tous les jeux possibles et imaginables pour développer leur intelligence…

Tu ne développe pas la même chose, hein !
Parce que tu n’a pas appris le vocabulaire, tu n’as rien appris, à part le travail…

Si, peut-être… tu as appris à un autre niveau !
Parce qu’il y a quelque chose d’autre qui se passe, au fond de toi-même… Toute cette partie où tu aurais été à l’extérieur en train de développer cette intelligence terrestre… et bien, il n’y a plus de place pour l’autre. Et l’autre quand tu ne lui mets pas de place, il y a autre chose qui se développe…

Car il y a toujours d’autres choses qui se crée dans le vide…

Quand tu mets un manque à gauche, un manque à droite, il y a toujours d’autres choses qui vont se développer…

Regarde Maman, qui a eu beaucoup, beaucoup de travail en étant enfant… Bon, c’est vrai, elle a quand même eu les bonnes sœurs pour lui apprendre, elle a quand même appris…

Mais derrière tout ce travail, c’est comme son frère, ils ont appris à avoir une volonté démesurée, une volonté mais quelque chose d’extraordinaire… Ils ont une volonté incroyable, quand tu vois encore maintenant à nonante ans… qu’elle se lève tôt les quatre matins, et qu’elle va à la messe et tout, malgré qu’elle ne voit plus grand chose avec sa macula ?

Sa devise, c’était bien :

  • Démerde toi comme tu peux !…

Ce matin, je me suis dit, la messe a lieu à 10:30, alors je lui téléphonerai à 9 heures.
Et bien à 9 heures et quart, elle n’était déjà plus là… Bon, je me suis dit, c’est sûr, tu reviendras avant la messe… Ça sera tellement long avant la messe que tu croiras qu’elle n’a pas lieu… (rire)

Mais elle a une volonté de vie !

Elle se prépare, elle balaye, malgré sa macula… Après c’est clair, qu’elle s’énerve avec les gens de Spitex… Quand elle voit les micmacs qu’ils font pour ne pas faire et le temps qu’ils mettent pour faire le ménage…

Tu vois, c’est mis sur son cahier que maintenant il faut l’aider à faire son lit parce qu ‘elle n’arrive plus à le faire…

(Nous étions sur la terrasse de son appartement protégé)

– Tiens, regarde celui là… Celui de 90 ans qui passe… Regarde le…(rire)
C’est extraordinaire…

– Allez hop… Schwitz…!

– J’ai oublié mes cannes ! (Dit il en arrivant)…
J’y pense plus ! (Dit il en courant…)

– Comme si il en avait vraiment besoin…(rire)

– Ça m’aide à m’équilibrer pour pas que je m’encouble… dit il.
parce que tu vois, suivant où tu marches… tu risques !

C’est impressionnant parce que j’ai pensé :
– Tiens tiens il a décidé d’aller sans ses cannes !
Laisse le… j’ai pensé !

(Quelques minutes après…il revient avec ses cannes à la main)

– Alors voilà, ça ira mieux, hein…?
– Oh j’ai pas mis long… Il me semble.

(rire)

Oui, et quand vous marchez, s’il y a des accrochés…
c’est plus stable, hein !?

– Oui, mais ici, il y a beaucoup de racines… et à 90 ans quand on ne veut pas se permettre de prendre ses cannes, non non… mais ça va aller… Mais je n’y pense plus des fois…! qu’il nous répond.

– Vous avez mangé la fondue ?
– Non non, j’ai mangé autre chose à la salle de restaurant, mais c’était bon… Au revoir…

(…)

Il aura 91 dans deux ou trois mois… Il est du 23 décembre… Tu te rends compte ? Presque du même jour que Didier, lui…
Mais t’as vu il joue encore avec ses cannes pour aller faire des tournées comme ça, et il revient en courant pour revenir les chercher…

T’as vu comme il a couru ?…Comme un gamin !

Non mais lui, il est juste excellent (rire)

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