Partager, c’est la vie !

<Enregistré le 13 Septembre 2016>

Si il n’y avait pas eu le restaurant, ça aurait été une catastrophe… Avec le restaurant, j’avais le droit à la vie !

Le monde extérieur arrivait à moi, la joie, à l’opposé de ce qui se passait à l’intérieur de la famille… Et si on ne s’occupait pas de nous, au moins ça avait le mérite qu’on était libre…

Je ne sais pas comment mon frère et ma sœur ont pu extérioriser tous ces drames, pour échapper à ces peines profondes, car les seuls moments de rencontre avec eux, c’était au lever et au coucher, le reste du temps chacun allait de son côté.

Ce grand vide au niveau de la famille… Alors nous n’avions pas appris à beaucoup partager entre nous, ni pour les émotions, ni pour les jeux, il n’y en avait pas.

La femme de mon frère, à un Noël récent, elle me dit :
– Mais pourquoi pour toi ça s’est bien passé et que pour ton frère et ta sœur, ça a été un drame ?

Mais finalement laquelle avait eu le plus de drame…? Il est vrai qu’avec ma résilience et ma foi dans la vie, je ne laissais rien paraître…

Je lui ai dit que pour moi, j’avais eu une belle enfance… Je n’aurais pas eu envie d’une autre enfance, d’une autre famille, d’un autre lieu !

Je n’aurais surtout pas eu envie d’être l’enfant d’une famille normale, sans bistrot, sans rien…

  • Oh mais, quel cauchemar…!

Moi, mon cauchemar a commencé quand il n’y a plus eu de bistrot. Ça n’était plus ma vie… J’étais entièrement faite pour ça !

  • C’était totalement la vie…

Parce que le monde se déroulait devant toi et que tu étais spectatrice de la vie, et avec ton côté observatrice, ça te remplissait ?
C’était la drôlerie, la curiosité ?

– Non, c’était tout ton questionnement !
Tout ce que ça remuait, tout ce que ça faisait bouger en toi et avec tout ce défilé, tout ce qui se passait, c’était une très, très grande chance, une grande richesse !

Alors que mon frère et ma sœur, ils l’ont vue comme quelque chose de pénalisant… Ah oui, pénalisant… ils ont trouvé que c’était terrible.

Tu vois t’es née dans le bistrot, dans la fumée, et tout ce que ça impliquait à l’époque, car c’était un vrai fumoir à l’époque !
La fumée montait dans les chambres par les couloirs et les tuyaux…
Pour eux c’était un cauchemar alors que pour moi, j’avais totalement dépassé tout ça… par dessus la tête.

J’étais contente de voir tout ce monde…

Tandis que chez mon frère et ma sœur, déjà en étant enfant, eux ils étaient dans le film, vraiment dans le film… Comme des acteurs qui se prenaient régulièrement le chou et qui vivaient les évènements en étant totalement incorporés dans l’histoire.
Tandis que moi, j’étais acteur… s’il le fallait ! Et si ça devenait trop pénible, bon ben allez, Hop… Je partais du côté du spectateur, et je me disais :
– Bon ben… On est là, mais ça ne m’intéresse pas beaucoup votre histoire… Je passe de l’autre côté !

C’est ça qui a fait la grande différence…

Prendre de la distance par rapport aux évènements et par rapport aux choses !?

– Oui…

Alors à la femme de mon frère, je lui ai dit :
– Ah non, pour moi, je n’aurai jamais voulu la vie d’un autre enfant…
Ah ben non, être seule avec des parents normaux et puis tout ?

Ah non, c’est rien du tout, c’est la mort… totale !

Chez nous, la seule chose qui était dommage, c’était qu’en fin de compte, Maman c’était une vieille râpe. Elle aurait tout à fait eu les moyens de me mettre un répétiteur tous les jours pour m’aider à faire mes devoirs, pour un temps, pour nous apprendre quelque chose à côté… Au moins si on profitait de nous à nous faire travailler au buffet, elle pouvait nous offrir une heure d’aide pour nos devoirs…

Même si ça avait été quelqu’un qui serait venu pour nous trois… Ça aurait été la moindre des choses.

Franchement, c’était quoi le sens de leur vie ?

  • Zéro de Zéro !

Ça n’avait aucun sens… Mais ils agissaient comme ça en réaction avec leur propre enfance, pendant laquelle ils avaient dû tant faire…

Du côté maternel, ma grand-mère était née en 1898, et avait perdu sa mère très jeune, et son père s’était remarié. Il y avait eu plusieurs enfants du premier lit, et sa marâtre ne leur donnait pas beaucoup à manger, elle privilégiait ses propres enfants… Quant à mon grand-père maternel, ça avait été un orphelin, qui avait été placé dans une famille qui picolait, alors il a commencé à picoler aussi très tôt… mais il faut dire qu’ils picolaient tous à cette époque !

Et puis dans l’enfance de ma mère, son père partait tout l’été pour les estives, pendant que sa mère s’occupait de la ferme en bas…
C’était ma grand-mère qui avait l’autorité et les commandes du foyer…

Alors ma mère avait eu ce modèle devant les yeux, elle a reproduit avec mon père…

Dans leur enfance, c’est sûr, c’était un travail de forçat… En plus les Banquiers de Bern leur avait fait des emprunts à des taux importants car ils voulaient récupérer les terres qu’ils avaient hérités de la famille de mon grand-père… Il fallait rembourser !
Heureusement qu’après ils ont pu changer de prêts et de banque.

La vie n’était pas simple 1920… 1929… 1940… Même si il n’y a pas eu de guerre en Suisse…

Et du côté de mon père, il avait été placé dans une ferme à 14 ans pour rapporter un salaire… Mais lui, je pense qu’il voulait surtout nous apprendre tout ce qu’il avait appris, à l’Ecole des palaces, avec la rigueur qu’on lui avait appliqué… Il n’avait rien vu d’autres !

Tu veux dire qu’avec ton ex-mari, si tu n’avais pas eu l’habitude de prendre du recul et de la distance avec les choses, tu aurais beaucoup plus souffert ?

– Et pourtant j’ai été déjà bien touchée…
Vraiment, vraiment touchée, alors même que j’avais pris du recul.
Autrement je n’aurais pas pu continuer…

  • Ça n’aurait pas été possible

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