<Enregistré le 13 Octobre 2013, 05 Juillet 2014>
Mon frère, il m’avait dit que ce dont il avait le plus souffert pendant son enfance, c’était de l’envie…
Parce que je lui avais demandé, comment il se sentait quand il voyait les enfants de la boulangerie, avec les petits pains, les croissants et toutes ces bonnes choses…
Qu’est ce que ça lui avait fait pour lui… alors il m’avait dit :
– Mais c’était vraiment une envie !
Une envie qui l’avait fait souffrir et l’effet restait en lui, car elle n’avait pas été comblée. Il avait vu que chez nous, il y avait eu un manque quelque chose qui n’était pas normal…
Parce que moi, l’envie, je passais quelques fois devant…
Je sentais, et puis finalement j’avais mangé, quoi…? C’était bon…
Je m’étais nourrie, je m’étais comblée, rien qu’avec l’odeur.
J’avais salivé… et c’était passé. Je réussissais à passer par dessus.
C’est comme je voyais ma petite copine, avec une glace…
C’était la même chose… Cette glace, je la salivais. J’étais avec elle en train de la lécher… J’arrivais à avoir le goût, dans le palais de sa glace… et puis finalement quand elle avait fini, et bien j’avais fini aussi…
Je réussissais à saliver, à avoir le goût rien qu’en la regardant !
C’était pas un refoulement. Je faisais en sorte que mon besoin soit rempli par mon imagination et au final, il était quand même rempli !
Mon envie ? Je la nourrissais dans l’imagination, comme quand il y avait des casses, des guerres à la maison…
Quand il y avait quelque chose, mon frère et ma sœur, eux ils étaient tout scandalisés, tout cassés… Et moi je partais dans ma salle en train de danser, en train de rêver qu’il y avait du public, du monde… Je m’imaginais un monde intérieur, dans lequel je me réparais…et là c’était pareil. Parce que là, ça me faisait très envie ces petits pains avec ces odeurs …Je les sentais dans ma bouche !
J’étais comme l’autre serveur qu’on avait vu en Espagne, qui salivait en découpant le poisson pour servir à ses clients, et qui faisait aller sa lange, sa langue sur ses lèves… Hummmm…! Comme s’il n’avait pas mangé avant son service…(Rire)
Qu’est ce qu’on s’était marré, tu te souviens ?
Et bien la glace c’était pareil… Je sentais l’arôme, mais je restais quand même sur un seuil pour que ça soit supportable.
J’y pensais peut-être encore après, à ces petits pains…
Et la fois où j’avais vraiment un petit pain, alors là… C’était vraiment quelque chose qui me comblait.
Je savais qu’il fallait que je donne l’information à mon cerveau, combien c’était bon, comment c’était, le goût…
Et là, je réussissais à assouvir mon envie par mon imagination…
Je faisais le tour… Je m’auto-hypnotisais, je donnais à mon corps l’information, et puis après… Ben voilà… Je l’avais mangé, c’était fini !
Parce que c’est vrai !
Tandis que mon frère il m’avait dit :
– Moi ? Je restais dans l’envie, frustré !
Bien sûr que j’avais aussi eu l’envie… mais l’envie, je la comblais, cette envie…! Je ne la laissais pas sur sa faim quand même…
Et finalement je m’étais quand même fait plaisir !
Quant à ma sœur ? Pour ne plus avoir ces envies, elle a fait du refoulement, dans le : « Je contrôle mon corps »… Par l’anorexie !
Le : « Je m’aide en ne mangeant pas ! »
…Mais en donnant aux autres ce que j’ai préparé à manger, poussée par mon envie…!
Mais moi ? je ne le mange pas, je mange par procuration…
Son besoin semblait satisfait, parce qu’avec ce transfert, elle se nourrissait en regardant les autres… Je me nourris, j’ai plus faim, c’est bon… !
Et l’anorexie s’est installée, petit à petit… en se disant :
– Je contrôle mon corps, je contrôle mon corps…
Vous voyez ? J’ai plus besoin… Je le nourris en regardant…
Je suis maître… Finalement je n’ai plus besoin de manger !
C’est pour montrer la puissance qu’ils ont sur eux, c’est pour montrer qu’ils peuvent se priver de manger.
Autorité sur soi, être au dessus de tout. Mais aussi, autorité sur les autres…!
Quand j’allais la voir à l’hôpital, elle me disait :
– Cette pouffe de sœur elle a voulu me remettre le tuyau (la perfusion) pour m’alimenter, parce que j’avais perdu 300 g, hein… !
Cette salope, elle me les a fait reprendre !
…Il y avait un combat de force, contre ceux qui voulait la soigner. Elle voyait un entourage qui l’empêchait de faire ce quelle voulait faire.
Mes parents lui avaient donnée trop de place…
Comme chez notre voisine… d’en face.
Les parents n’avait pas pris leur première fille avec eux quand ils étaient venus en suisse trouver du travail. Alors ils l’avaient laissée chez les grands-parents. Mais quand ils ont eu leur deuxième fille, la première avait 10 ans… Alors ils sont allés la reprendre.
Et la deuxième avait toute leur attention, alors ils ont fait le double de ce qu’ils auraient dû faire… Ils avaient tellement de culpabilité face à la première… Et elle a fait de l’anorexie à son adolescence.
- Quand l’enfant est à une place qui n’est pas la sienne… alors à l’adolescence, il vit ça comme une trahison car il voit le couple… et il n’en fait plus partie !
Ma sœur, elle a eu accès à mes parents, que ni mon frère, ni moi avons eu, puisqu’elle a dormi entre les parents…
– Mais c’était quand elle était toute petite ?
– Non, mais c’est resté… C’était une continuité, et en fin de compte, quand ils l’ont sortie d’entre eux deux… A mon avis, c’est là, qu’elle a fait sa méningite…
Elle était complètement paralysée, parce que l’histoire ne devait pas se passer comme ça… (Elle tape sur la table… tac tac…)
C’est une histoire qui est venue, à la suite de ça.
Elle se souvient qu’ils la poussaient de côté pour avoir des relations…
Ça veut dire que quand ils l’ont enlevée, ça n’a jamais été dit, et qu’ils n’en ont jamais pris conscience non plus… et bien, elle a eu sa méningite… Ce n’était pas supportable pour elle !
Ma grand mère était encore vivante, c’était vers 1962-63, je devais avoir 4-5 ans… et elle 6-7 ans…
– Et les choses ont suivi derrière, après ?
Ça a donné une enfance plus ou moins normale… On l’a remise au centre de l’attention, puisqu’elle avait fait sa méningite.
Après ce n’était plus les parents qui dormaient à côté, c’était moi qui dormait à côté…
Après le divorce et qu’elle allait à l’école ménagère, elle faisait des gâteaux à la maison avec plein de sucre dessus… et elle me forçait à les manger, du coup j’avais pris des kilos pendant mon adolescence…
Et les remarques de ma patronne m’ont beaucoup perturbée lorsque j’ai fait mon apprentissage de coiffure à Fribourg.
Quand j’en ai pris conscience… J’ai arrêté d’accepter le dictat de ma sœur, car j’ai eu honte…
Alors qu’elle, elle n’en mangeait pas !
Elle mangeait par procuration en me voyant manger ses gâteaux.
C’était sa période d’anorexie, une galère pour les autres…

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