Mais à quoi ça sert ?

<Enregistré le 04 Septembre 2014 et 22 Mai 2020>

– Mais qu’est ce que tu fais là ?

La première fois que je me suis posée cette question, je me souviens… On était en train de jouer avec ma copine, et elle voulait jouer à Tzigo… Tzigo, ça veut dire… Tu cours après l’autre, puis attrape moi… ou je t’attrape… et si tu montes sur quelque chose de surélevé, on ne peut pas te toucher, ni t’attraper… (C’est chat perché en France)

Mais je n’avais pas envie… Et pendant que j’étais en train de jouer à ça, et bien tout d’un coup, je me suis arrêtée car je venais de prendre conscience que tout ça, ça pouvait s’arrêter…

Voilà… On est là, mais qu’elle était la raison de courir, la raison de tout ça…?

Il y avait plein de monde, et moi je dis à ma copine :
– Oh, mais moi, non, je ne joue plus…

Cette fois là, c’était comme ça… Je me souviens que je me suis mise contre la fenêtre, là où on avait fait une douche pour les footballeurs… Je me suis installée contre le mur, là tout contre, et je me suis dit :
– En fin de compte, mais tu fais quoi, là, ici… ?

C’est la première fois que j’avais cette interrogation…
C’était très clair dans mon esprit :

  • Mais qu’est ce que tu fais là, ici, sur cette terre !

Ok, là, tu joues à attrape moi… à machin ou à un truc… Tu fais ci ou tu fais ça, mais en fait… ça sert à quoi ?

T’es venue faire quoi, là !?

Je me souviens du débat, c’était un jour où il faisait chaud…
Il y avait du soleil, ça devait être pendant les vacances…
Je devais avoir 11 ans.
C’était la première fois que j’avais vraiment cette interrogation, et cela m’avait profondément travaillée…

Parce que l’office des mineurs venait de m’interroger, on m’avait dit qu’il fallait choisir, qu’il fallait…!

Alors tu prends conscience que ça peut s’arrêter… Et comme tu vas visiter tous les morts du village, c’était ma mère qui m’envoyait pour représenter le restaurant, comme ils travaillaient… Donc chaque fois que j’allais visiter les morts du village, je me disais…:
– Ah bon ?!…(Rire)
Alors tu te crèves la pipe, la patate pour apprendre des choses, alors que tu as déjà mille peines d’apprendre…

  • …Et c’est pour finir dans une caisse comme ça ? (Rire)

Et puis maman qui se donne mille peines aussi, qui court après je ne sais pas quoi… Mais qu’est ce que c’est ridicule !

Mais ça n’a pas de sens… Mais alors c’est quoi ?

Et là… Ça commençait déjà à me travailler, ça a commencé très tôt.

Quand ils sont venus, j’avais 11 ans, et à partir de là, ce n’était plus pareil… Quand j’allais visiter les morts je me disais bien :
– Mais… pourquoi tu te donnes autant de peine à l’école ?
Tu apprends, tu te fatigues, alors que finalement ça ne rentre pas…

Pour finir là, et il n’y a rien… On te dit qu’il n’y a plus rien…

Bon ben, il y a un truc qui ne joue pas là… Ça passe dans tous les temps, dans ma tête !

Et à la messe, les 3/4 du temps tu ne comprends rien du tout… Comme ils parlent la plupart du temps en latin, une bonne partie de la messe…

Enfin tu ne comprends rien du tout, dans tout ce qu’ils racontent…
Tu apprends ton catéchisme, et tu te fais punir parce que tu ne sais pas ton catéchisme, parce que tu n’as rien compris, ici non plus…

Il y a juste cette ambiance que tu aimes, parce que tu sens un recueillement, enfin, quelque chose que tu sens en profondeur, dans le silence…

Il y a ces moments bénis, avec la Vierge Marie quand on va chanter dans les bois, où tout est en fleur, où tu sens l’herbe, les fleurs… Il y avait quelque chose de magique, qui enchantait tous ces gens dans les chants d’Ave Maria….

C’était extraordinaire, il y avait quelque chose…

A l’Ascension, la Fête Dieu et tout le mois de mai, on allait chanter une fois par semaine dans le village voisin, on passait derrière les constructions… La fête Dieu, avec tous ces moments, ces moments de fêtes, tu te rencontrais et c’était une famille encore plus agrandie qu’au buffet… On était tous ensemble, et on était assis…

Alors qu’au buffet, c’était toujours à faire la vaisselle, va ici, va là…
Il n’y avait pas de moment où on était à table, tous ensemble tranquille, à partager…

En fin de compte, si je rentrais dans la cuisine, comme très souvent ça ne me plaisait pas, que c’était même du dégoût… j’allais remplacer la sommelière le plus souvent possible vers le monde…

Donc je ne me trouvais pas non plus dans beaucoup de moments de réjouissance car il n’y en avait pas beaucoup.

Tu vois comme c’était…? ou alors à Noël…

A Noël, on se donnait tellement de peine pour les marrons… Je me souviens bien, à un Noël, mon frère avait reçu un vélo et ma sœur des patins à roulettes… Ils avaient dit que les patins à roulettes c’était pour nous deux, mais elle ne me les prêtait pas…

Bon, j’arrivais parfois à les piquer et j’en tirais un avec une ficelle, en rêvant que j’avais un petit chien, mais j’en ai jamais eu de petit chien, même plus tard…

Alors quand on allait ensemble à la messe de minuit… tu dormais, et puis tu mangeais deux ou trois marrons chauds et c’était fini…

Mais c’était déjà une joie, parce que c’était le seul jour de l’année où tu allais à la messe, la nuit, en tenant la main de Maman…

De la magie, quelle magie… !

Parce qu’il n’y avait pas autres choses… Ça n’existait pas.

  • Alors à quoi tout ça, ça servait…?

Mais il y avait eu ma marraine de baptême, et elle avait eu le sens de me dire :
– Il n’y a qu’une chose qui compte, tu vois, c’est l’Amour…
Je n’ai rien. On n’a pas d’argent, on est vraiment des gens pauvres, mais tout ce que je te donnes, comme quand je suis venue, une tune de 5 Francs, je te le donnes vraiment avec le cœur…

A la première communion aussi , elle me donne un livre de messe avec un chapelet, et elle me dit :
– Je te le donne vraiment avec le cœur… mais tu sais on n’a rien autrement.

Alors quand je pars, quand je dois quitter le buffet et que je pleure de toutes mes larmes… Il y a une chose quand même que j’emmène avec pleine conscience…

  • C’est le livre de messe et son chapelet…

Parce que celui là…!
Il était sur ma table de nuit et je savais, qu’il y avait quelque chose de fort, puisqu’il avait été donné avec le cœur…

Un message m’avait été donné !

C’était sa simplicité et son cœur, sa bienveillance, mais alors tout le reste… Sacré matin…!

– Alors au buffet, les gens que tu aimais, mais il te restait quoi ?
– Mais je les aimais tous ! Moi j’aimais l’ivrogne comme j’aimais… j’aimais tout le monde… Si on t’enlève ça… ben à quoi ça sert ?

Ça n’a plus de sens !

Voilà alors c’était un cheminement… Ce cheminement qui avait commencé par les gens, le monde, les rencontres.

Quand j’étais enfant, toute petite aussi et que je vois et découvre ces pensionnaires qui font une tête pas possible… Il y avait ces box en bois, et quand je passe là, que je lève ma tête et je me rends compte, que je pouvais faire sourire… juste avec mon petit doigt.
Je me mettais sur la pointe des pieds et posais mon petit doigt sur la table en le faisant rouler… Je me rends vite compte que ça les faisait s’illuminer… tous les sourires de ces gens !

En fin de compte il n’y a que ça de vrai !

Je devais avoir 3 ans… puisque je n’arrivais pas à la table. Tu vois c’était des box qui étaient encore surélevés… Je devais être plus petite que sur la photo quand j’ai mordu ma sœur et sur la photo j’avais 4 ans…

Une prise de conscience que tu peux illuminer les gens, à travers ta présence, à travers un sourire, à travers un rayonnement… en montrant un petit doigt, avec pas grand chose, juste le cœur !

Voilà… mais tout le reste… ?

Mais alors dites moi…. A quoi ça sert ?

  • A quoi ça sert ?

C’était une recherche, hein…(Rire)

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