<Enregistré le 14 Novembre 2021>
Les autres employés ne pouvaient pas faire comme moi, parce qu’ils n’avaient pas eu le même vécu… Ils n’avaient pas eu d’histoires, c’étaient des enfants qui avaient vécu différentes choses, oui, mais ce n’était pas pareil…
– C’était un choc pour eux ?
C’était un choc pour eux, ils étaient malmenés… Ils étaient foutus dehors, et en fin de compte ils avaient été chez le plus grand et ils avaient essayé de tenir.
– Mais pour eux c’était quand même un plus d’avoir été chez lui, une carte ?
– Ah, mais pour tous ceux qui avaient été là-bas c’était la référence… C’était la référence même pour ma Patronne de Fribourg…
Elle m’avait dit :
– C’est une grande référence mais vous ne tiendrez pas le coup avec votre sensibilité…
Et puis je me suis dit…:
– Et bien ma chère, j’ai plus d’un tour dans mon sac, si tu crois que…
Les autres, ils ne partaient pas… ils se faisaient foutre dehors !
En général, c’était lui qui donnait l’arrivée, le grand Maître et c’est lui qui donnait le départ, en général…
C’était toujours lui qui tenait les cartes en main, dans la sienne !
– Alors ils ne devaient jamais se sentir très bien quand ils partaient…
– Ah non c’était toujours des drames quand ils partaient. C’était assez violent, mais moi j’avais décidé que non !
– Que tu ne passerais pas par là…
– Que je ne passerais pas par là, qu’on ne déciderait pas si c’était bon, si ce n’était pas bon…
– Tu avais déjà changé de prénom tu n’allais pas rechanger une troisième fois, finalement…
– J’avais déjà fait le pas, puisque quand j’ai fait les soirées pour lui dire pourquoi vos yeux seraient meilleurs que nos yeux, quand j’avais donné à chacun une carte de Bern à regarder et que chacun devait redire ce qu’il avait vu…
J’avais déjà décidé que ses yeux, ils n’étaient pas meilleurs que les miens…
– Tu n’acceptais pas d’être dans une position plus bas que lui dans ta tête… Tu voulais une égalité de traitement entre lui et toi.
– Oui, parce que dans ma tête je savais que j’aurai aussi mon salon de coiffure… et que je serai aussi quelqu’un. Voilà !
Pourquoi lui et pas moi ?
La hiérarchie pour moi elle n’était pas présente. Je n’avais pas tellement de respect vis à vis de la hiérarchie de pouvoir.
– Tu avais fait ton enfance, seule… libre !
-Je ne savais pas de quel droit il se permettait de me donner des règles des jugements… Jusqu’à Fribourg, je leur avais donné l’autorisation, mais en quittant Fribourg, en finissant mon apprentissage, pour moi, ça c’était fini…
– Tant que tu étais à Fribourg, tu étais dans l’acceptation de la soumission parce que tu apprenais…
– Dans la soumission, mais quand j’ai fini mon apprentissage en quittant Fribourg et en partant sur Bern, que ça c’était fini, que c’était prêt.
Quand je suis arrivée chez lui j’étais en accord de me soumettre parce que j’étais arrivée avec la carte Sassoon… et que j’avais encore quelque chose à apprendre, je voulais le style Carita car je trouvais que chez lui ce style était beaucoup plus léger, beaucoup plus féminin… Il me ressemblait beaucoup plus dans la manière de coiffer.
Alors qu’à Fribourg elle ne m’a jamais plu, je n’ai jamais aimé la coiffure de Fribourg… Fribourg, c’était l’exactitude, ce millimètre, ce machin, c’est toujours l’opposé du Poisson… (Rire)
J’étais entourée de Vierges qui voulaient mettre le point sur le « i », toujours le point sur le « i »… et moi, c’était tout ce que je détestais !
Donc j’étais dans l’acceptation pour apprendre… mais après, je me suis dit… mais ça c’est fini ! Ce n’est pas ça, pour moi la coiffure.
Oui, j’aimais beaucoup sa coiffure, ses coups de ciseaux qui étaient nets, qui étaient francs, où on y va, où on met de la fraicheur, où on ne met plus des trucs complètement exact… où c’est frais, où c’est aéré, il me ressemblait dans la coiffure…
Je me retrouvais à la maison, dans la créativité, parce que pour moi la créativité, ça devenait de la perfection dans l’idée du désordre.
Voilà, tu donnes une perfection mais tu donnes une sensation pour l’extérieur, que c’est du désordre, donc c’est toujours tricher, parce que tu améliores, tu façonnes le monde extérieur, mais tu ne montreras jamais ce que tu as préparé.
Voilà, tu as fignolé dedans… Tu as donné le petit geste qui a donné ça… Mais tu ne vas pas montrer que tu y as mis une perfection…
Non, ça non !
Celle-là, tu vas la cacher dessous… Tu vas la perfectionner mais derrière ça, tu vas montrer ce brin de folie… Tu vas montrer la folie de la vie !
C’est comme une fleur qui part dans tous les sens… Voilà !
J’ai une autre vision de la coiffure, et je me sens à la maison parce que justement il mettait ce point que j’aime…
Il met ce point que j’aime sur les femmes qui ont 50 ans, qu’ont 60 ans, 70 ans sur toutes les femmes alors que finalement ça n’existait pas…
Tu vois sur les gens qui étaient sur l’âge, on était du côté strict là, plaqué et tout… Alors tu le mets, et lui le met aussi, il arrive à le mettre quand la personne est trop marquée par la vie et qu’il faut quelque chose qui corrige, mais avant ça, il fait ressortir ce côté…
- Je vois ce qu’il faut faire ressortir, quoi…
Je sens, c’est comme dans une peinture… Tu vois chez Paul Klee, il donne le coup de crayon, tu peux imaginer… mais après ça il donne le côté où tu peux laisser où tu peux rêver… Où le tableau, il restera toujours le tableau, ça sera toujours un tableau où tu pourras rêver tous les jours, ce n’est pas le tableau figé que tu vas regarder et tu vas dire, je fatigue devant ce tableau, il y en a marre… ce n’est pas possible !
Donc sur la personne, sur le visage tu lui fais ressortir ses traits qui ressortent d’elle-même… où ça va bouger, où ça va vivre avec elle où ça va changer avec ses humeurs, mais tu ne la figes pas !
Tu ne la plaques pas dans quelque chose qui va rester immobile sans vie !
Donc je ressens tout ce côté, tout ce mélange, ce contraste… et oui je suis arrivée à la maison !
Je l’aime bien mais il n’aura pas d’emprise sur moi, parce que moi aussi j’ai cette folie en moi, c’est ce que je lui dis, d’ailleurs quand il me dit :
– Contrat ? euh… tout le monde a signé un contrat !
Et bien moi, je ne signe pas de contrat !
Mais pourquoi vous voulez…? vous m’avez dit :
– Vous avez fait un mois d’essai…
– Pourquoi vous voulez qu’avec vous je ne signe pas de contrat alors que j’ai signé un contrat avec tout le monde ? Hein…? qu’il me dit… Et tout le monde est content de venir chez Moi, je ne suis pas rien…
Et bien Moi, je suis Isabelle et j’ai fini mon apprentissage j’ai fini mon truc… et Moi je suis Moi, et Moi je ne veux pas de laisse au cou… et Je lui dis :
– Mais expliquez moi pourquoi un contrat ?
– Mais parce que ça se fait toujours comme ça !
Ça se fait comme ça …
Et je vois toujours son air derrière son bureau, quand il me dit :
– C’est comme ça, on rentre quelque part on doit savoir…
On a une clientèle vous ne pouvez pas partir comme ça du jour au lendemain…
– Je vous donne ma parole que si je pars… je ne partirai pas du jour au lendemain… Je vous donnerai un mois de congé comme tous les autres, si c’est trois mois de congés, je vous donnerai trois mois de congés, Je vous donne ma parole…
Il me dit :
– Mais pourquoi je croirais en votre parole ?
– Et moi, pourquoi je croirais la vôtre ?
Si vous me traitez bien, je vous promets que je traiterai votre temps. Je vous promets. Si vous ne me traitez pas correctement, et bien ma foi… je m’en irai, parce que je ne suis pas un chien, je n’ai pas besoin d’avoir une laisse au cou et je ne la veux pas…
J’ai fini mon apprentissage, je suis adulte, maintenant c’est bon…
Il n’y a plus personne qui… et tu vois, j’ai 19 ans ! (Rire)
Et après, il repart quelque fois, et il voulait rediscuter de son contrat… Oui, oui… Cause toujours…tu m’intéresses. (Rire)
– Isabelle, faut qu’on discute !…Faut qu’on discute…
J’adorais son accent quand il disait Isabelle, Isabelle… faut qu’on discute… ouais ouais… Cause toujours…tu m’intéresses. (Rire)
Et quand il me dit :
– Oui mais là vous m’avez quand même menti, vous êtes arrivée en vous présentant, vous m’aviez bien dit que vous parliez le suisse allemand, mais là vous ne le parlez pas…
– Mais, est ce que j’aurais fait mon mois d’essai si je vous avais dit que je ne le parlais pas ?
Vous ne m’avez pas dit que c’était la même chose ?
Et bien non, ma parole contre votre parole… c’est pareil.
Mais si vous ne voulez pas, il n’y a pas de souci… je pars !
Pas de souci, je m’en vais tout de suite, sur le champ.
Ah non, après ça, il me présente pour tout le monde comme sa parisienne parce que pour lui, j’étais sa parisienne…
J’étais Catherine Deneuve…
J’avais le même nez que Catherine Deneuve, c’était vraiment… fshiiittt(Elle sifle)
Je ne sais pas… il avait mis quelque chose sur moi… Voilà.
Oui, il m’avait dit :
– Vous avez le même beau nez que Catherine Deneuve, il avait coiffée Catherine Deneuve chez Carita à Paris… Mais parfait qu’il me disait… vous avez un profil, il est super beau !
– Oui, bon ben merci !
Mais ça ne vous empêchera pas, ben Catherine Deneuve, elle ne signe pas le contrat ! (Rire)
Merci Gracias

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